Lettre ouverte. Un éternel optimiste...

11/02 à 11:37

Naufrage, désastre, humiliation, débâcle, impuissance, pitoyable… la presse ne manque pas d’adjectifs, de superlatifs et de synonymes pour qualifier la nouvelle défaite du XV de France. C’est vrai que la tentation de laisser exploser sa frustration est forte ! Perdre n’est jamais très agréable. Contre les anglais encore moins. En quelques mots Dalida pourrait très bien résumer la situation : « Les yeux battus, les mines tristes, les joues blêmes, ils ne dorment plus ce ne sont que les ombres d’eux-mêmes…seuls sur le terrain ils rodent comme des âmes en peine ». Les maux sont profonds. Les mots sont durs. Forcément à quelques mois de la coupe du monde, ça nous fait mal. Après avoir été champion du monde de Football avec une équipe que peu de commentateurs voyaient aller au bout, des filles qui nous font vibrer au handball comme au rugby, nous rêvons d’un exploit qui semble s’éloigner de jour en jour…

Surtout que

Depuis plusieurs années nous entendons que le rugby Français va mal. La presse spécialisée, les syndicats de rugbymen, les joueurs, les anciens joueurs, les clubs… un vent unanime semble se dégager et souhaiter une refonte complète du rugby Français. Cette morosité s’est considérablement renforcée ces derniers mois avec la concomitance de plusieurs facteurs : la régularité dans les mauvais résultats du XV de France masculin, l’éviction de Guy Novès, le décès de plusieurs joueurs… Mais une fois ces constats posés, cette impuissance ressassée, notre nullité étalée et moquée sur la place publique, notre faiblesse rabâchée, que fait-on ?

Nous aimons trouver des responsables, des coupables. C’est dans notre nature. Ça ne va pas, il faut bien que quelqu’un paye. Parfois même on croirait que certains souhaitent la défaite pour faire tomber des têtes et dire : « je te l’avais dit ». C’est toujours la même histoire.

Prenons l’exemple des sélectionneurs. On en prend un nouveau et celui-ci est systématiquement attendu comme le messie. « Voilà enfin le changement qu’il nous fallait ». Surtout l’important est de ne pas lui laisser le temps de s’installer. Et quelques semaines après on le dézingue. On l’use. On le pousse à bout : « Mais quel incapable ! ». De mémoire Marc Lièvremont était loin de faire l’unanimité mais curieusement on a eu l’air de lui pardonner lorsqu’il nous a emmené en finale de coupe du monde (finale volée mais ce n’est pas le débat). Bon ben très bien. Prenons Guy Novès alors ! Avec ce qu’il a fait à Toulouse, il ne pourra que nous amener très loin ! « Ouai ouai mais regarde ces dernières années à Toulouse ils font plus grand-chose… Puis je ne m’entends pas super bien avec lui mais bon ok on le prend quand même ! ». 2 ans seulement après, Guy Novès est le premier sélectionneur limogé en cours de mandat « Je te l’avais bien dit que Guy ce n’est plus ce que c’était ! J’ai une idée pour le remplacer : on peut prendre Brunel, il a plutôt des bons résultats avec l’UBB, il a une bonne tête bien franchouillarde avec sa moustache, ça va le faire ! ». Sur Ugo Mola à Toulouse, depuis des années il est critiqué, manque de résultat à l’appui. Et cette année, Toulouse retrouve enfin de sa superbe, son système de jeu qui lui faisait tant défaut et on entend désormais des commentateurs retourner leur veste « il lui fallait du temps, c’est bien de lui avoir laissé ».

On dirait de la mauvaise politique, simplifiée à l’extrême :

  • Les perdants en politique : « un septennat c’est trop long, il faut de l’alternance pour représenter l’ensemble des Français ! Passons à un quinquennat ! »
  • Les gagnants et futurs perdants : « Mais comment voulez-vous que nous soyons jugés au bout de 5 ans, les réformes n’ont pas le temps de porter leurs fruits ! »
  • Le peuple « ça fait 2 ans qu’on l’a élu il est nul, il n’y a aucun changement, il nous a trahit il faut qu’il dégage ! »

J’imagine demain à la tête de l’équipe de France « et pourquoi pas Azéma ? Clermont est quand même installé au très haut niveau depuis des années » et de lui répondre : « Ouai mais bon ils ne gagnent quand même pas grand-chose ! Puis tu as vu la saison qu’ils ont fait l’année dernière ?! ». Celui-ci serait promu sélectionneur et nous assisterions à quelque chose de ce type :

  • Bons résultats : « Franck Azéma arrive à créer un système de jeu comme à Clermont, de passes et d’évitement et les résultats sont là ! Nous avons pris la bonne décision ! »
  • Mauvais résultats : « Franck Azéma retombe dans les travers de l’ASM qui ne concrétise pas assez ! Être au haut niveau depuis des années c’est bien, gagner c’est mieux ! Il ne vaudrait mieux pas le garder avant de rentrer dans une spirale négative ! »

Parlons-en de l’ASM. Un rapide passage à Clermont pendant le lycée m’a amené à développer une immense affection pour ce club. Pourtant pas plus intéressé que ça par le rugby à l’époque je ne m’explique pas trop d’où est venu cette passion. Peut-être est-ce justement que Clermont soudait autour de ces malheurs ? Peut-être ai-je développé de l’affection car j’avais de la peine, de la compassion ? Peut-être justement que cette impuissance lors des finales était de nature à renforcer notre sentiment d’appartenance ? Et si c’était les défaites qui forgeaient un club, son caractère et non les victoires ? Il est courant d’entendre ça dans le monde entrepreneurial : l’échec est formateur. A Clermont une finale est vécue par toute la ville : les commerces sont parés de jaune et bleu, les rues sont ornées de fanions, la statue de Vercingétorix orne un drapeau de l’ASM, les voitures ont toutes (oui j’exagère) un autocollant de l’ASM… C’est un moment festif de vie qui motive, qui soude, qui fédère. Et en cas de victoire les sismographes ressentent la joie des clermontois. A Toulouse depuis 15 ans je ne ressens pas la même ferveur. J’ai presque eu le sentiment en arrivant que c’était devenu une habitude de gagner, et que ça ne ferait qu’une étoile de plus sur le maillot. Evidemment je me dois de tempérer mon propos pour plusieurs raisons : les villes ne sont pas à la même échelle, mon intérêt pour le rugby a évolué avec le temps, j’en avais marre de me faire chambrer par mes amis Toulousains…

En tant que supporter de l’ASM je suis accoutumé à la défaite. Elle est donc plus facile à digérer.

Revenons à nos moutons. Est-il plus judicieux de tirer sur l’ambulance ? De remuer le couteau dans la plaie ? Clairement non. Imaginez-vous un instant à la place des joueurs, jugés de toutes parts : par la presse, par leurs pairs, par les supporters, bref par le « monde du rugby »… Dans quel état d’esprit pensez-vous qu’ils se trouvent ? Ils sont tristes, blessés, déçus, frustrés, énervés, vexés collectivement et individuellement. Mais ils sont également lucides, bosseurs, combatifs. Ce sont des sportifs de haut niveau. Le rugby est leur passion, le rugby est également leur métier. Et c’est là que nous, Français, avons tendance à vouloir les juger : un commercial a des objectifs de chiffre d’affaire ? Et bien c’est pareil : un sportif a des résultats à obtenir. Et on en vient à juger des professionnels et non plus des passionnés. Nous qui critiquons souvent la transformation du rugby depuis sa professionnalisation (le traditionnel « c’était mieux avant »), rentrons tête baissée dans cette logique professionnelle, par l’évaluation : je suis supporter et je paye pour voir des matchs, je suis en attente de résultats et si ces résultats ne sont pas obtenus je veux des sanctions.

On nous rabâche sans cesse les valeurs du ruby (à prononcer avé l’accent) : le respect, la solidarité, la passion. Mais ces valeurs ne sont pas réservées qu’aux joueurs. Elles vivent entre elles et sont indissociables les unes des autres. Sortons désormais de cette spirale négative, arrêtons de ruminer et n’oublions pas que nous ne parlons que de rugby. Reprenons confiance dans ces joueurs de talents. Persévérons dans la confiance par amour de l’équipe de France et du rugby. Acceptons aussi d’être parfois tout simplement moins forts ! Messieurs, relevez la tête, de nouveaux défis vous attendent !

Ce petit article sans grande prétention est signé d’un supporter de l’équipe de France, un supporter qui vibre, un supporter déçu, d’un joueur de rugby d’une toute petite équipe corpo, d’un manager confronté quotidiennement à des problématiques de motivation, d’un bisounours, d’une personne qui souhaite simplement donner son avis même si tout le monde s’en fiche, d’un éternel optimiste. 

 

François Combes